03 avril 2009

Séance exclusive à PERPIGNAN : "L'île" au Cinéma Castillet, mardi 7 avril à 21h !

ostrov_cinefrhd.jpgL'ILE
Un film de Pavel Lounguine

Durée 112 minutes  -  Sortie le 9 Janvier 2008

Excellentissime commentaire du film par le Père Thierry-Joseph, prieur des Carmes de Montpellier :

Ce film de Pavel Lounguine est une œuvre liturgique ancrée dans l’orthodoxie russe mais il est aussi une illustration de la réponse chrétienne à l’athéisme : la prière. En pleine dictature communiste, des hommes et des femmes viennent voir un homme de Dieu avec leurs questions aux quelles le système ne peut répondre.


LE PROLOGUE DU FILM : L’HOMME PERDU.
Le film commence par une sorte de prologue qui précède le titre. Une ouverture qui nous  transporte immédiatement dans le monde de l’hésychasme [repos, quiétude, tranquillité]. Il s’agit d’une tradition de prière chrétienne orientale des moines du mont Sinaï, puis du mont Athos en Grèce et qui se diffusa ensuite dans le monde slave. Inaugurée par Evagre le Pontique (IVème  siècle), la littérature de cette tradition tient en quelques volumes seulement qu'on appelle La philocalie (L'amour de la beauté). L'hésychasme est une garde du cœur où la répétition d’un verset de l’Écriture aide à orienter toutes les activités de la vie vers Dieu. Le verset évangélique : « Seigneur Jésus, Fils de Dieu, prends pitié de nous, pécheur » (cf. Lc 18, 38) est répété tout au long de la journée. Les paroles éveillent à la louange (Seigneur Jésus, fils de Dieu) puis au repentir (prends pitié de nous pécheur). On parle aussi de la prière de Jésus. Il s’agit d’inscrire dans le cœur ce que les mots expriment. Dans le cadre monastique, qui est celui du film, tout excès de sentiment ou de passion doit disparaître pour laisser place à cette « tranquillité » des puissances. On voit le supérieur et frère Job rire et immédiatement se reprendre et se signer la bouche d’une croix.
Ce prologue, ouvre la réflexion fondamentale du film sur le drame de l’homme déchue, coupé de Dieu. La mer, dans la culture biblique est symbole du mal, de la mort. La barque que nous voyons dans cette première scène prend l’eau et le moine Anatoli la vide avec un sceau, symbole de cet homme pécheur qui, par la prière du cœur, reconnaît sa misère et implore la miséricorde divine. Il rame, il va prier sur une île qui est le lieu symbolique de sa recherche de Dieu (le cœur). « Au terme de cette première scène, Anatoli s’écroule sur le sol, les bras en croix, comme écrasé par le poids de sa faute, implorant la miséricorde divine. Tout le film de Lounguine nous décrit le relèvement de cet homme, broyé par son péché ».

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1. L’EXISTENCE DE DIEU.
« Le film parle de l’existence de Dieu, dit le réalisateur. Il arrive un moment dans la vie où cela devient une question primordiale (…) avec l’Île, j’ai voulu évoquer la vie des saints » (Pavel Lounguine).
Le contexte politique et historique de la Russie aujourd’hui est essentiel pour comprendre la réflexion du réalisateur. Pavel Lounguine a déjà produit 2 films sur la société russe contemporaine. Dans ce sujet religieux où apparaissent la culpabilité mais surtout la question de l’existence de Dieu, Pavel est marqué par l’histoire de son pays. Le feu, omni présent tout au long du film, permet à l’homme de vivre dans un milieu hostile à la vie. Il symbolise la prière, la recherche de l’âme qui se tourne vers Dieu. Le réalisateur fait de longs plans sur la terre gelée où des femmes piétinent en attendant de rencontrer le moine, « l’homme de Dieu ». La terre recouverte par le gel, c’est le monde sans Dieu. Un monde athée qui devient invivable. La première rencontre d’Anatoli sera avec une femme tentée par l’avortement. Une scène qui rappelle qu’on ne peut nier Dieu sans nier l’homme.
La question de l’existence de Dieu et de l’athéisme, se présente concrètement dans le film avec la première scène. Un flash back nous ramène à la seconde guerre mondiale, 1942 sur les côte nord de la mer de Russie. Deux plans successifs montrent la photo de Staline (dans la cabine d’un bateau soviétique) et le drapeau Nazi. Un drapeau qui cache la lumière de la lune à la manière d’une éclipse. La présence de Dieu n’est pas arrêtée par la folie meurtrière des systèmes athées. L’action du film se déroulera en pleine guerre froide.
Dans cette première scène, qui est une introduction, apparaissent deux personnages : le jeune matelot qui deviendra le moine Anatoli et un officier de l’armée rouge, Tikhon. Le jeune matelot pelte du charbon pour la chaudière du bateau. Soudain, un navire allemand surgit dans la nuit, avec des ombres menaçantes. Le jeune matelot est terrifié, il supplie pour sa vie, alors que l’officier soviétique ne montre aucune crainte de la mort devant l’officier nazi. Nazi et communiste méprisent profondément cet homme qui exprime sa faiblesse. Un face à face entre le surhomme nietzschéen et l’humanité victime de la guerre. La célèbre formule « Périssent les faibles et les ratés ! Et il faut même les y aider ! », tirée de l'Antéchrist, fait écho pour Nietzsche au verset biblique « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! Heureux les affligés, car ils seront consolés ! ». Elle vise directement le christianisme qui serait pour l’auteur le responsable de la décadence de l’occident. La parole de l’officier nazi au jeune matelot exprime cela, lorsqu’il le met au défit de tuer son ami en échange de sa propre vie : « Tue-le soi un homme ». Ce jeune matelot deviendra le moine Anatoli.

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Tout au long du film, Anatoli découvre que la peur de la mort fait parti de l’humanité. Il va passer de la peur pour sa vie à la crainte de Dieu. La vie de l’homme n’est pas dans la main des hommes, elle appartient à Dieu (cf. la rencontre de la jeune femme qui veut avorter). Il faudra attendre le face à face finale pour voir le visage de Tikhon, « le guerrier », héro de l’armée rouge (cf. dans le train la veste est couverte de médailles), s’ouvrir à une interrogation sur le sens de la vie, sur l’existence du démon et bien sur de Dieu.
L’existence de Dieu et l’expérience spirituelle sont le thème central de ce film. Lounguine raconte comment en cherchant le lieu pour le tournage du film, il est arrivé jusqu’à la Mer Blanche. « Nous avons trouvé l’épave d’une péniche et une chaudière abandonnée sur une petite île. C’était une étrange petite maison en pierre, sans fenêtre, et qui datait probablement de l’époque des goulags ».
Le film est enchâssé dans une grande inclusion pascale. Dans la première scène, un bateau nazi  glisse dans la nuit pour donner la mort, son drapeau porte une croix brisée, la croix gammée, et il cache la lumière. La dernière scène, qui répondra à la première, est celle d’une barque qui glisse dans la lumière vers la vie. La croix est dressée dans cette barque qui emporte le corps d’Anatoli vers l’île pour un dernier voyage. Tout le film est un « passage » de la mort vers la vie et des ténèbres vers la lumière (écran blanc à la fin du film).
La réponse du chrétien au surhomme de Nietzsche et aux systèmes athées, c’est la prière. L’homme n’est jamais si grand que lorsqu’il est à genoux devant Dieu !

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2. « POURQUOI CAÏN A-T-IL TUE ABEL ? » (CF. GN 4, 8)

Dans un monde qui a voulu vivre sans Dieu, symbolisé par le froid et la neige, l’homme allume un feu : sa prière. Pour Anatoli, la culpabilité est le combustible, mais peu importe. Le film invite à découvrir comment il faut passer de « faire sa prière » à « être prière ». La parole de Dieu ne vise pas à faire de nous des érudits mais des disciples.
Le face à face central du film est celui d’Anatoli avec le père Job. Lors de la première rencontre à laquelle nous assistons, Anatoli – avant de poser la question sur Caïn et Abel – commence par souligner la connaissance qu’a le père Job des Saintes Écritures puis il l’interroge : « Pourquoi Caïn a-t-il tué Abel ? » Le père Job est renvoyé à la façon dont il vit sa prière. Le face à face des deux moines est saisissant. De même que le sacrifice d’Abel fut agréable à Dieu, de même la prière de ce pécheur d’Anatoli est agréée par Dieu – miracles. Le père Job va devoir se convertir, se salir les mains (cf. la scène de la clenche de porte noircie à la suie). « Il se voit d'un oeil trop flatteur pour trouve et haïr sa faute » (Ps 35). Il devra passer de sa vie bien réglée à l’expérience déroutante de sa misère. « Si j'offre un sacrifice, tu n'en veux pas, tu n'acceptes pas d'holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé » (Psaume 50). On peut voir ici une illustration de ce que sainte Thérèse écrit au sujet du passage aux Quatrième Demeures. « Ils sont trop raisonnables, trop mesuré, il manque la folie de l’amour pour perdre sa vie » (3 D. 2, 7). De nombreuses scènes vont mettre en parallèle les actes de prière d’Anatoli et de Job. On comprend peu à peu que ce n’est pas une question de forme extérieure mais bien de disposition du cœur, de vérité dans le désir d’accomplir la volonté de Dieu.
Mais Anatoli devra lui aussi lâcher prise. Toute sa vie est comme portée par sa culpabilité, il ne lâche pas son péché et pour cela il ne peut mourir. Lorsque Tikon lui révèle qu’il lui a pardonné depuis longtemps, tout semble bouleversé pour Anatoli. Il ne lui reste  plus que Dieu miséricordieux qui accueille son cœur brisé et broyé.

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3. LES RENCONTRES.

Chaque rencontre avec le père Anatoli mettre en lumière un aspect de ce que la prière réalise dans la vie de l’homme.
La valeur de la vie avec une jeune femme qui voulait avorter. C’est la seule qui est « guérie » immédiatement, signe que la vie est la plus forte. Dans un pays où la moyenne d’avortements par femme est supérieure à 5, cette réflexion n’est pas anodine. De même, les dictatures nazis et communiste ont toute deux légalisées très rapidement l’avortement et l’euthanasie.
Le matérialisme d’une « veuve » qui pleure pour son cochon mais pas pour son défunt mari. Elle se veut une bonne soviétique qui ne peut se rendre en France, un pays capitaliste. Anatoli lui répond : « il y a bien des gens qui vivent là-bas ! »
L’orgueil de la science, avec cette femme qui, après avoir consulté les grands médecins de Moscou vient voir le père en dernier recours. Mais elle vient comme chez le médecin. Une mère qui étouffe son fils par son amour fusionnelle et qui pourtant lui préfère son travail. « La prière n’est pas un jeu », lui dit le moine, avant de lui enlever son fils pour le guérir totalement. À l’enfant, le moine dit : « Prie Dieu… il est bon » et il le fait entrer dans l’église pour communier.
Le supérieur du monastère devra lui aussi découvrir qu’il n’aime pas encore Dieu au point de le préférer à sa propre vie. Anatoli a déjà connu cette peur panique devant la mort physique, mais il sait maintenant que ce n’est pas la pire. Le détachement est à la fois matériel mais aussi spirituel. Anatoli est comme ces prophètes qui sont comme dépassé par la parole qu’ils annoncent.
Enfin, la rencontre finale avec l’exorcisme  où la prière de confiance chasse le démon. Le réalisme évangélique de la scène est saisissant. La jeune femme a elle aussi été observée par les meilleurs médecins soviétiques, mais la science ne peut rien. La jeune femme apparaît comme l’ange de lumière dont la beauté est détournée du bien. Le général soviétique refuse l’existence du démon comme refuse l’existence de Dieu mais il doit s’incliner – lui qui n’a peur de rien. On notera la symbolique baptismale et l’image évangélique, la jeune femme est comme morte, le moine la porte près de l’eau et lui lave le visage. L’île est un lieu de combat contre le démon. La jeune femme est libérée, les deux amis se retrouvent et Anatoli peut enfin pénétrer le mystère de la miséricorde – il est déjà pardonné.
Au contacte du père Anatoli les personnes changent découvrant cette action de Dieu dans la prière de cet homme qui ne sent que sa misère : « mes vertus puent devant Dieu ». Il y a ce que nous voyons (nous le voyons saint) et ce qu’il ressent de lui-même (il se sent pécheur). Mais sa faute ne le referme pas sur lui-même, par la prière il s’ouvre sans cesse à la pauvreté des autres, il est accueillant. Ce qui lui est reproché par le père Job (du thé avec du sucre !). « Soyez-en certaines, dit Thérèse d’Avila, autant vous aurez fait de progrès dans l’amour du prochain, autant vous en aurez faits dans l’amour de Dieu » (5 D 3, 8). L’amour du prochain est inséparable de la vraie prière. Anatoli demande plusieurs fois à Job s’il l’aime, car ce sera le signe de la conversion. Cette amour du prochain est symbolisé par la chaudière où vit Anatoli qui chauffe le monastère, comme la prière qui soulève le monde vers Dieu. Si pauvre qu’il est, comme Israël qui était un peuple à la nuque raide, Dieu l’a choisit pour transmettre son enseignement (cf. le dialogue avec le supérieur).

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CONCLUSION : DEVENIR PRIERE DANS SA VIE ORDINAIRE.
Extérieurement, l’activité du père Anatoli a peu changée. Du début à la fin, nous le voyons pelleter du charbon devant une chaudière, sur un bateau puis au monastère – c’est sa vie. La transformation est intérieure. Son charbon c’est la culpabilité qu’il éprouve face à l’acte qu’il a posé dans sa jeunesse, un acte qui lui semble impardonnable. Nous le voyons vider, brouette après brouette, une barge échouée du charbon qu’elle contient. Un travail qui symbolise le sentiment d’être pécheur qui brûle son âme et qui est aussi le combustible de sa prière continuelle. Et lorsque le frère Job lui demande comment il pourra vivre sans lui, Anatoli répond : « Vit comme avant… ne commet pas de gros péchés ». Autrement dit, ne change pas la forme de ta vie mais le fond, ne déchire pas tes vêtements mais ton cœur. Anatoli renvoie Job comme Jésus qui renvoie la femme adultère en lui disant, « va et désormais ne pèche plus ». C’est Job qui sonne les cloches pour annoncer le passage vers la vie d’Anatoli qui a revêtu son habit de baptême pour se coucher dans son cercueil. « Reçoit mon âme de pécheur ».
Les mots de la prière sont les mêmes pour tous mais ils doivent s’incarner dans la vie de chacun.

Ce film peut sembler parfois un peu sombre, mais l’ombre révèle la lumière. Le visage d’Anatoli est à la fois douloureux et joyeux comme celui d’un enfant. On est saisi par ce personnage qui incarne la prière, et spécialement la prière des psaumes. Il a fait cette expérience radicale de son incapacité à répondre à l’amour de Dieu, il a assumé sa peur et s’est tourné vers Dieu.
Il arrive un moment où l’on ne prie plus pour faire quelque chose mais parce qu’on ne peut plus faire autrement. Alors, « Dieu seul suffit ».

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